Glissé-déposé Imprimer
Jeudi 27 Août 2009 10:00

Elle ne l'avait plus vu depuis qu'elle lui avait retourné ses cinq doigts en pleine figure. Elle avait passé les quelques semaines qui  avaient suivi sans remord, sans nostalgie, extraordinairement calme, et, si elle n'avait pas entendu parler de ses frasques dans la presse, elle aurait presque pu l'oublier, comme on oublie ses meilleurs amies de collège.

Et pourtant, ce jour-là, Béatrice avait emprunté la voiture de sa mère - "je vais faire une course" - et s'était arrêté au début de la rue Ducpétiaux, moteur allumé, embrayage enfoncé, en première, le pied effleurant la pédale d'accélérateur. Elle avait mis ses lunettes oversize qu'elle ne mettait qu'en sortie, avait bourré ses cheveux dans une sorte de béret et attendait qu'il sorte pour foncer. Elle était au poste depuis bientôt deux heures. La foule avait gonflé comme une baudruche et débordait jusqu'à la moitié de la rue. Il fallait faire gaffe à ne pas se mettre elle-même dans la merde. De là elle voyait les drapeaux, oversize également, flotté par dessus les têtes et les pancartes agitées au rythme des scansions. "Assassin", "Salaud", "Terroriste" et tutti quanti.

Pourquoi risquait-elle de se mettre le monde à dos, de finir en paria comme lui, de perdre cette bonne humeur toute conne, innocente et simple, qu'elle irradiait ? Pour qui ? Une relation sans queue ni tête. Le brouhaha monta tout à coup d'un cran puis retomba comme un soufflé. La lourde porte métallique de la prison s'ouvra lentement et, de loin, elle vit la tête étonnement droite de son convoyé - et y vit, car elle ne pouvait l'imaginer, un regard franc, voire un léger sourire. Elle serra le volant, son corps qui ne lui appartenait plus fut projeté contre le siège lorsqu'elle relacha l'embrayage et enfonça l'accélérateur. Au cri des pneus, la foule se tourna vers elle. Un mouvement de panique la dispersa en tous sens - augmentant la difficulté de la manoeuvre - quand elle approcha à toute vapeur, klaxonnant à tout rompre.

Béatrice ouvrit la fenêtre, abaissa une fraction de seconde ses lunettes sur son menton, vit qu'elle était reconnue, s'étendit pour ouvrir la porte passager, et à peine s'était-il assis - des dizaines de visages éructaient déjà contre le pare-brise - qu'elle repartit de plus belle pour s'échapper au carrefour suivant. Grégoire ne put que lui dire : "Merci".

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